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Sanpō Yoshi : la philosophie japonaise du « gagnant-gagnant-gagnant » qui inspire encore les entreprises japonaises

groupe de gens étant sur la même longueur d'ondes.

Lorsqu’une entreprise étrangère commence à travailler avec des partenaires japonais, certaines différences culturelles apparaissent rapidement.

Pourquoi les décisions prennent-elles parfois plus de temps ?
Pourquoi la recherche du consensus est-elle si importante ?
Pourquoi certaines entreprises japonaises semblent-elles privilégier la stabilité d’une relation plutôt qu’une opportunité commerciale plus rentable à court terme ?

Une partie de la réponse se trouve dans une philosophie vieille de plus de 300 ans : le Sanpō Yoshi (三方よし).

Traduit littéralement par « bon pour les trois parties », ce principe considère qu’une activité économique ne peut être considérée comme véritablement réussie que si elle bénéficie simultanément :

  • au vendeur ;
  • au client ;
  • à la société dans son ensemble.

Bien avant l’apparition des notions de développement durable, de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ou d’ESG, les marchands japonais avaient déjà intégré cette vision globale de la création de valeur.

L’origine du Sanpō Yoshi : les marchands d’Ōmi

Les commerçants de Omi.

Image issue du site https://omi-syonin.com/rinen/

Le concept trouve ses racines chez les marchands d’Ōmi, originaires de l’actuelle préfecture de Shiga, près de Kyoto.

À partir du XVIIe siècle, ces commerçants parcouraient l’ensemble du Japon pour vendre textiles, médicaments ou objets du quotidien dans des régions parfois très éloignées de leur territoire d’origine.

Contrairement aux commerçants locaux, ils dépendaient entièrement de la confiance des communautés qu’ils visitaient.

Une vente agressive ou une recherche du profit immédiat aurait rapidement détruit leur réputation et compromis leurs activités futures.

Ils ont donc développé une approche reposant sur trois principes :

1. Urite Yoshi (売り手よし) – Bon pour le vendeur

Une entreprise doit être rentable et capable de prospérer durablement.

Le partenariat ne peut fonctionner si l’une des parties s’affaiblit économiquement.

2. Kaite Yoshi (買い手よし) – Bon pour l’acheteur

Le produit ou le service doit apporter une véritable valeur au client.

La satisfaction du client n’est pas un objectif secondaire : elle constitue la condition même de la pérennité de l’activité.

3. Seken Yoshi (世間よし) – Bon pour la société

L’activité doit avoir un impact positif sur son environnement plus large :

  • les communautés locales ;
  • les employés ;
  • les fournisseurs ;
  • l’environnement ;
  • ou encore la société dans son ensemble.

C’est cette troisième dimension qui distingue particulièrement le Sanpō Yoshi des approches commerciales plus traditionnelles centrées uniquement sur la relation fournisseur-client.

À première vue, le Sanpō Yoshi peut sembler proche du concept occidental du « win-win ».

En réalité, il va plus loin.

Le modèle occidental classique cherche généralement à créer une situation bénéfique pour deux parties : le vendeur et l’acheteur.

Le Sanpō Yoshi ajoute une troisième dimension : l’impact collectif.

Une décision rentable pour l’entreprise et satisfaisante pour le client peut malgré tout être considérée comme incomplète si elle nuit à la communauté locale, à l’environnement ou à l’écosystème économique.

Cette logique explique en partie pourquoi certaines entreprises japonaises investissent massivement dans leurs territoires, leurs fournisseurs historiques ou leurs salariés malgré des bénéfices parfois difficiles à mesurer à court terme.

Même si le terme n’est pas systématiquement mentionné dans les salles de réunion, ses principes continuent d’influencer la stratégie de nombreuses entreprises japonaises.

Toyota : construire un écosystème plutôt qu’une chaîne d’approvisionnement

L’un des exemples les plus souvent cités est celui de Toyota.

Le constructeur automobile a historiquement développé des relations extrêmement longues avec ses fournisseurs et sous-traitants.

Plutôt que de rechercher systématiquement le prix le plus bas, l’entreprise privilégie souvent la stabilité, le partage des connaissances et l’amélioration continue de l’ensemble de son écosystème industriel.

L’idée est simple : un fournisseur fragilisé aujourd’hui devient un risque pour l’ensemble de la chaîne de valeur demain.

Cette logique illustre parfaitement le principe du « bon pour le vendeur, le client et la société ».

Itochu : une vision historique du commerce responsable

L’une des plus anciennes maisons de commerce japonaises, Itochu, revendique explicitement l’héritage des marchands d’Ōmi dont son fondateur était originaire.

Le Sanpō Yoshi fait encore aujourd’hui partie intégrante de l’identité de l’entreprise et apparaît régulièrement dans sa communication institutionnelle et sa stratégie de durabilité.

Pour une société opérant dans des dizaines de pays et dans des secteurs extrêmement variés, cette philosophie sert de cadre pour équilibrer performance économique et responsabilité sociale.

Shiseido : la beauté au service du bien-être social

Dans un secteur souvent associé au marketing et à la consommation, Shiseido met régulièrement en avant la contribution sociétale de ses activités.

Programmes d’inclusion, initiatives liées au vieillissement de la population japonaise, soutien à l’emploi féminin ou encore actions environnementales : l’entreprise cherche à inscrire sa croissance dans une logique dépassant la simple performance commerciale.

Cette approche correspond largement à l’esprit du troisième pilier du Sanpō Yoshi : contribuer positivement à la société dans laquelle l’entreprise évolue.

Mathilde en intervention devant des étudiants japonais de l’Université de Seikei.

Comprendre le Sanpō Yoshi permet souvent de mieux interpréter certaines pratiques du monde des affaires japonais.

Lorsqu’un partenaire japonais pose de nombreuses questions sur l’impact d’un projet, demande du temps pour consulter plusieurs parties prenantes ou cherche à impliquer davantage d’acteurs dans une décision, il ne s’agit pas nécessairement d’une volonté de ralentir le processus.

L’objectif est souvent de vérifier que le projet crée suffisamment de valeur pour l’ensemble des parties concernées.

De manière implicite, beaucoup d’entreprises japonaises évaluent encore leurs décisions selon trois questions :

  • Cette décision est-elle bénéfique pour notre entreprise ?
  • Est-elle bénéfique pour notre partenaire ou notre client ?
  • Est-elle bénéfique pour notre environnement économique ou social ?

Lorsqu’une seule de ces réponses est négative, le projet est souvent ajusté avant d’aller plus loin.

Alors que les entreprises du monde entier cherchent aujourd’hui à intégrer davantage les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance dans leurs stratégies, le Sanpō Yoshi apparaît presque comme un précurseur des modèles économiques durables.

Là où certaines organisations tentent encore d’équilibrer performance économique et responsabilité sociétale, la philosophie japonaise considère depuis plusieurs siècles que ces dimensions sont indissociables.

Le profit n’est pas l’objectif final.

Il est la conséquence d’une activité qui crée durablement de la valeur pour l’ensemble de son écosystème.

Une leçon pour les collaborations internationales

Pour les entreprises étrangères souhaitant développer des projets au Japon, comprendre le Sanpō Yoshi constitue bien plus qu’une simple curiosité culturelle.

C’est souvent une clé de lecture essentielle pour comprendre les attentes de leurs partenaires japonais et construire des relations plus solides sur le long terme.

Car au Japon, la meilleure affaire n’est pas nécessairement celle qui génère le gain le plus rapide.

C’est celle dont toutes les parties auront encore envie de parler positivement dans dix ans.

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